La Tenségrité de Carlos Castaneda
Une interview des instructeurs de Tenségrité Renata Murez et Nyei Murez par Rita Sandau
Publiée dans Sein, novembre 2011, http://www.sein.de/archiv/2011/november-2011/carlos-castanedas-tensegrity.html
Dans les années 1970, les livres de Carlos Castaneda sur son apprentissage avec le shaman Yaqui don Juan créa un engouement. Mais qui comprenait vraiment ces livres? La vérité était palpable dans leurs pages, mais les expériences de Carlos Castaneda étaient loin de celles de la vie quotidienne. Mais, avec la Tenségrité, Castaneda laissa derrière lui un système d’exercices spirituels, qui conduit directement au cœur des enseignements de don Juan.
Qu’est la Tenségrité?
La Tenségrité est l’expression moderne d’un ‘chemin qui a du cœur’, que don Juan Matus enseigna à ses quatre étudiants: Carlos Castaneda, Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar et Carol Tiggs. Don Juan était un voyant indien Yaqui qui vivait à Yuma dans l’Arizona et à Sonora au Mexique, et qui venait d’une lignée de voyants dont les origines remontent au Mexique d’il y a plus de 10 000 ans. Don Juan disait que le but de cette lignée de voyants était la liberté de perception— la liberté de percevoir la base énergétique de tout ce qui est, et son organisation par une force intelligente ou conscience qu’il appelait l’intention.
Qui est Carlos Castaneda?
Carlos Castaneda était un sociologue qui faisait des recherches sur le terrain en anthropologie lorsqu’il a rencontré don Juan. Il a raconté son apprentissage dans de nombreux ouvrages, dont The Teachings of don Juan (L’herbe du diable et la petite fumée), Journey to Ixtlan (voyage à Xtlan), et plus tard, Magical Passes (Passes magiques). On peut dire que le travail de Castaneda fait partie de la fondation d’une nouvelle génération qui explore la conscience, qui sommes-nous en tant qu’êtres humains et quel est notre but sur cette planète.
Pour don Juan, ce but est une expansion de la conscience elle-même. Elle inclut de reconnaître que nous sommes profondément reliés à tous les êtres—aux autres êtres humains, aux arbres, aux plantes, aux animaux—aux planètes et aux étoiles—selon les voyants de la lignée de don Juan, tous ces êtres sont remplis de conscience, et pour être un être humain complet nous devons reconnaître la conscience de tous les êtres.
Quelle est l’idée centrale derrière la Tenségrité?
La Tenségrité est la pratique de reconnaître l’interconnexion de tous les êtres. Le mot Tenségrité a été façonné par l’architecte, inventeur et rêveur R. Buckminster Fuller. Le mot est une combinaison de tensional integrity (intégrité tensionnelle), et une description des principes à l’œuvre dans la nature que Fuller appliquait à ses structures architecturales, telles les dômes géodésiques. Il voyait que l’intégrité des structures naturelles venait de leurs « membres en tension » : en d’autres mots, les parties flexibles d’une structure naturelle étaient ce qui lui donnait sa forme, sa résilience, son adaptabilité. Un merveilleux exemple est l’arbre—l’arbre agit comme un système hydraulique dans lequel l’eau et les gaz à l’intérieur donnent à l’arbre sa flexibilité, en distribuant toute pression extérieure à travers tout l’arbre, afin que ses branches se plient plutôt qu’elles se brisent au vent.
Carlos Castaneda donna le nom de Tenségrité à l’adaptation moderne des pratiques que don Juan enseigna à ses quatre étudiants. Et nous, leurs étudiants, avec nos associés, nous avons enseigné les mouvements physiques et les pratiques de conscience lors de cours et de séminaires autour du monde, au côté de nos professeurs depuis 1993, et ensuite sous leur direction, depuis 1998.
Quelles sont les pratiques de la Tenségrité?
La Tenségrité enseigne une expansion graduelle de la conscience de trois manières principales:
Les passes magiques – qui sont des positions physiques, des mouvements et des respirations découverts par les voyants de la lignée de don Juan. Ces passes nous aident à rassembler l’énergie, à accorder les champs d’énergie qui d’après les voyants, entourent et traversent le corps, et le corps lui-même.
La récapitulation ou les exercices de ‘traque’– une revue dirigée des scènes clefs de notre vie, accompagnée d’une manière de respirer plus ample. Pour les voyants de la lignée de don Juan, la respiration et le corps sont intimement reliés à notre perception. Donner plus d’amplitude à notre respiration nous aide à étendre la perception que nous avons d’une expérience que nous avons faite autrefois et de l’histoire qui l’accompagne.
Les pratiques de rêver – l’art de voir et d’agir sur les ouvertures, les moyens d’entrer dans de nouvelles possibilités, à la fois dans l’état d’éveil et pendant le sommeil.
Comment choisissez-vous quoi partager dans un séminaire?
Nous traquons l’énergie, nous traquons les tendances que nous voyons chez les participants. Et notre voyage nous a amené à quelque chose que Carlos Castaneda nous disait depuis le début —tu dois regarder ton histoire. Don Juan guidait Carlos Castaneda à faire cela— et il a écrit à ce propos dans The Active Side of Infinity (Le voyage définitif) — pour vraiment voir l’or dans ton histoire, tu dois faire un effort de toute une vie pour revoir ce que tu as appris de chaque expérience—et quelles furent les expériences vraiment saillantes, les moments et les rencontres qui ont ouvert des portes pour toi. C’est l’art et l’essence de la récapitulation, qui nous aide à amener 100% de notre énergie et de notre conscience dans le moment le plus important qui ait jamais existé : le maintenant.
Don Juan faisait remarquer que si vous n’êtes pas conscient de ce qu’est réellement votre histoire, vous vous racontez une histoire, fausse, incomplète —et cette histoire dirige votre vie. Une des expressions contemporaines les plus claires de cela, à un niveau collectif est peut-être dépeinte dans le film de Leonardo DiCaprio, The Eleventh Hour (La onzième heure).
Dans le film, les experts se suivent les uns après les autres pour dire que notre excessive consommation est notre futile et destructive tentative de remplir un vide spirituel, conduite par l’histoire ou la croyance que nous ne sommes ‘pas assez’, et que quelque part, quelque chose « au dehors » va nous remplir de ce qu’il nous manque à l’intérieur.
Pourquoi, en tant qu’espèce nous racontons-nous une telle histoire? Don Juan disait que la condition humaine était une fonction de ce qu’il appelait le point d’assemblage – notre point d’orientation dans l’univers. Les voyants de sa lignée voyaient, énergétiquement que le point d’assemblage des êtres humains était fixé sur la position du « moi », la position d’une excessive auto contemplation – une position épuisante et destructive qui éloignait notre jumeau énergétique que don Juan appelait le corps de rêve, ou corps d’énergie. Pas étonnant de sentir que quelque chose nous manque ! Ce qui te manque c’est toi, disaient nos professeurs—ta pleine présence, qui te permet de te relier à l’univers, à l’Esprit.
La bonne nouvelle, disait-il, était que les êtres humains, s’ils rassemblaient leur énergie et faisaient preuve d’une intention soutenue, pouvaient bouger leur point d’assemblage sur toutes les nombreuses autres positions possibles—et simultanément rappeler leur corps d’énergie. Les voyants de sa lignée appelaient cela l’art de rêver, et don Juan disait que si l’espèce humaine devait survivre, elle devrait évoluer—elle devrait déplacer le point d’assemblage de la position d’auto contemplation. En d’autres mots, il est temps pour l’espèce humaine de commencer à raconter une nouvelle histoire et à rêver une nouvelle façon d’être !
C’est un effort qui commence avec l’individu. C’est un autre aspect de la Tenségrité que nos professeurs nous faisaient remarquer—ils disaient que c’est comme le principe du Centième singe—un singe sur une île commence à utiliser un outil pour faire sortir les fourmis du sol. D’autres singes le voient faire et le copient. Une masse critique est atteinte lorsque le centième singe du groupe de cette île utilise lui aussi l’outil ; il advient alors qu’un singe d’un groupe de singes d’une île voisine qui n’a jamais vu les autres singes, commence à faire de même.
Nos professeurs disaient que la conscience marche ainsi—elle est non linéaire. Nos actions individuelles comptent. Tout ce que nous faisons est au service de l’humanité, au service de tous les êtres. Chacune de nos respirations, de nos actions, peut être un pas en avant pour nous tous. De nombreuses personnes venant de cultures et de régions différentes prennent conscience de ça désormais.
Nous allons donc porter notre attention sur ça dans le séminaire de Berlin : Quelle histoire nous racontons-nous et racontons-nous aux autres ? Que choisissons-nous d’exprimer? Comment peut-on changer ou ouvrir cette histoire pour rêver une nouvelle, plus ample façon d’être—pour nous-mêmes, et pour les autres êtres sur cette Terre?
Quelles sont les bases scientifiques des présupposés majeurs de la Tenségrité ?
D’abord, nous pouvons interroger ce qu’est un scientifique. Carlos Castaneda était un sociologue qui faisait du travail de terrain en anthropologie lorsqu’il rencontra don Juan à Nogales dans l’Arizona. Il pensait que don Juan allait être son informateur sur le terrain. Cependant, son informateur devint son enseignant, tandis que Carlos reconnaissait graduellement qu’il devait sortir du rôle d’apparente « objectivité » et approcher ce que don Juan lui présentait en en faisant l’expérience—il devait faire un saut de conscience et mettre en pratique ce que don Juan lui racontait, s’il voulait un jour commencer à avoir une vision du monde de don Juan. Plus qu’un simple observateur, il devait devenir un participant.
Et c’est aussi un grand défi des scientifiques. Il y a des expériences comme celles décrites par John Wheeler qui montrent que le scientifique est, nécessairement, un participant à l’expérience.
Carlos Castaneda a rencontré cela en travaillant avec don Juan. Comme il l’écrit dans le voyage définitif, dans sa dédicace à deux professeurs qu’il admirait et aimait et qui l’avaient encouragé à faire du travail de terrain : Clement Meighan et Harold Garfinkel: « En suivant leurs suggestions, j’ai plongé dans une situation de terrain dont je n’ai jamais émergé. Si j’ai échoué à suivre l’esprit de leurs enseignements, qu’il en soit ainsi. Je n’ai pas pu faire autrement. Une force plus grande, que les chamans appellent l’infini, m’a englouti avant que je puisse formuler des propositions claires et précises de sociologue. »
Cependant, don Juan encourageait ses étudiants pendant leur apprentissage à terminer leurs études—comme nos professeurs nous ont encouragés à terminer les nôtres. La Tenségrité, disaient-ils, n’est pas une tentative de s’échapper du monde. C’est plutôt un chemin de présence entière au monde, sans se laisser prendre par ses présupposés. Si vous voulez dépasser certains présupposés sociaux ou intellectuels, disaient nos professeurs, il vous faut connaître ces présupposés. Et vous devez entraîner votre esprit. Si vous voulez vraiment rêver, accéder à l’inconnu, vous devez être capable de vous concentrer, de penser avec cohérence, de traquer une pensée ou une question jusqu’au bout. Si vous pouvez faire cela ici, dans le monde de tous les jours, alors vous pouvez le faire en rêvant. Si vous ne pouvez pas le faire ici, alors rêver sera aléatoire, incohérent.
Ils décrivaient cette intégration du monde quotidien et du rêve comme la capacité à naviguer entre le tonal – toutes les manières dont se présentent les choses sur lesquelles nous nous accordons et parlons – et le nagual – le mystère dont on peut faire l’expérience mais qui se situe au delà de la compréhension. Ils décrivaient cela comme l’intégration du moi et du corps d’énergie, et disaient que c’était le centre et le but inexprimable de cette ancienne tradition. Vivre avec une vitalité physique, une clarté mentale, une intégrité émotionnelle, inspirés et guidés par cette force plus grande d’intelligence et d’affection universelle que les voyants appellent l’intention ou l’Esprit.
Ce qui unifie les deux mondes est la conscience. La physique quantique parle maintenant d’un « champs » unifié. Les voyants parlent de la conscience comme d’un environnement dans lequel les pensées voyagent instantanément—plus vite que la vitesse de la lumière ou des neutrinos ! Et pour eux nous sommes des extensions de l’univers, et en devenant conscients de nous-mêmes, l’univers devient aussi conscient de lui-même.
Quelles expériences font les gens avec la Tenségrité et en quoi cela change leur vie?
La chose la plus marquante que nous avons observée est que les gens gagnent de la confiance en eux-mêmes, de la concentration et la persistance de vraiment suivre un chemin qui a du cœur dans leurs propres vies, que ce soit en aidant des jeunes par la rencontre avec des animaux qui ont été maltraités, ce que fait un praticien, ou en étant à la fois mère, femme et océanographe, ce que fait un autre, ou en étant un spécialiste des catastrophes naturelles, ou un illustrateur doué, ou un peintre, ou un parent et membre d’une famille conscient, ou un musicien accompli et heureux, juste pour nommer quelques rôles dans lesquels nous avons vu des praticiens grandir. Tous nous ont dit de différentes manières comment ils utilisent les principes et pratiques de la Tenségrité dans leurs activités de tous les jours—en calmant leur respiration, et en faisant une pause plutôt qu’en contribuant à augmenter les conflits durant une mission de sauvetage, ou en aidant à calmer un enfant qui a sommeil, ou en montrant à un adolescent en difficulté de nouvelles possibilités, ou en « rêvant » une nouvelle illustration ou une composition musicale.
Nous voyons et écoutons beaucoup de gens nous raconter comment ils ont changé leur histoire, et donc leurs relations avec leurs collègues de travail, leurs parents, leur famille et leurs amis—et au bout du compte avec eux-mêmes.
Quelle est la place de la Tenségrité et des passes magiques, aujourd’hui, dans notre société ?
La Tenségrité adresse, d’une manière organisée et pragmatique, le fait que nous sommes avant tout de l’énergie, organisée par l’intention universelle—et que nous incarnons notre lien avec l’intention. Donc quand nous voulons faire de vrais changements dans nos vies, nous devons être conscients de nos croyances et de nos actions, et de notre impact sur les autres—et voir comment est-ce que nous incarnons nos croyances. Nos professeurs nous faisaient faire de nombreux exercices pour corroborer comment notre façon de respirer reflète notre conscience et vice-versa. Pensez un jugement : “Mon voisin est un idiot, comme l’étaient mes frères dans mon enfance.” Maintenant observez votre respiration—est-elle ouverte ou est-elle contractée et peu profonde?
Maintenant, changez cette respiration, respirez dans votre ventre, libérez juste une couche de tension et en maintenant cette respiration ouverte, essayez en même temps de penser ce jugement. Pouvez-vous le faire ? Nous avons découvert que c’est impossible. La pensée change : « La musique qu’écoute mon voisin n’est pas ma préférée. C’était la même chose avec mes frères quand j’étais enfant. Je peux peut-être demander à mon voisin de mettre sa musique moins fort. Ou, puisqu’il n’écoute de la musique qu’une fois par mois, je peux sourire et le laisser l’écouter. Je peux peut-être lui demander si le volume auquel j’écoute moi-même de la musique lui convient.” Etc.
La Tenségrité explore cela d’une manière pratique et accessible, avec des exercices dirigés qui nous aident à vraiment devenir conscients de comment nous vivons nos histoires—et de comment nous pouvons donner plus d’amplitude à ces histoires et à notre expérience totale.
Comment est-ce que tout cela s’intègre dans le contenu de ce séminaire ? Que signifie le Serpent à plumes ? Est-ce un séminaire sur le rêve à la façon dont Carlos Castaneda le décrivait ?
Oui, tous nos séminaires traitent de ‘rêver’. Pour nos professeurs, rêver est quelque chose que nous faisons tous le temps—donc le but est d’en être conscient et de choisir ce que nous rêvons.
Dans ce séminaire dont le titre est « Le chant du serpent à plumes : Rêver une nouvelle histoire pour maintenant, 2012 et au-delà » nous chercherons à identifier une ‘histoire’ que nous avons peut-être adoptée depuis le moment de notre naissance, que nous nous racontons tous les jours avec nos pensées les plus intimes, et que nous manifestons dans les habitudes de notre vie quotidienne, afin de changer ces habitudes pour éventuellement voir une ‘histoire’ plus ample, plus complète—une histoire qui inclut l’élément du nagual, le mystère qui a été présent pendant toutes nos vies. Le Serpent à plumes nous inspire à faire cela– l’incarnation du mythe de transformation d’un être qui intègre la terre et le ciel, la matière et l’esprit, le moi et le corps d’énergie– afin que nous puissions tous écrire une version plus complète de notre histoire et vivre des vies plus fortes, plus conscientes, plus interdépendantes et plus créatives.
Toutes les images Copyright 2011, Laugan Productions, Inc.
Nyei Murez and Reni Murez are longtime students of the four students of don Juan Matus: Carlos Castaneda, Florinda Donner-Grau, Taisha Abelar and Carol Tiggs, and Instructors/ Facilitators of Tensegrity—the modern version of the warrior-travelers way, the art of breath, movement, self-awareness and well-being that don Juan taught his students.
http://www.carlos-castaneda.de
Carlos Castaneda’s Tensegrity workshop:
“The Song of the Plumed Serpent: Dreaming a New Story for Now, 2012 and Beyond”, Saturday, November 26 (10-22 h) and Sun, November 27, 2011 (10-16 h)
One-Day workshop for newcomers on Sat, 26.11. , 9-17 h
Location: Sports Centre Siemensstadt
Information: www.carlos-castaneda.de
Hotline in Berlin:
Tel: 01577-174 74 09 or berlin-seminar@wachtraum.de



